Reportage – Ils ont choisi le large à bord d’un chaland
Chaque matin, avant que la rive ne s’éveille, deux hommes et un chaland prennent le large sur le Léman. A bord du Jean-Maria, Lionel Huguenin et Toni Piovoso naviguent au rythme du lac, entre ciel qui s’allume et fonds qui livrent leurs secrets. Un métier à part, entre contemplation et labeur, loin du monde effréné sur les terres.

Une fois les amarres larguées, le bruit de la civilisation disparaît d’un coup. Il reste les deux moteurs, le son des vagues qui claquent contre la coque avec en toile de fond, les Alpes qui s’illuminent. « On a le plus beau paysage. Ces sommets qui s’allument tous les matins, je ne m’en lasse pas », sourit Lionel, capitaine du Jean-Maria, les yeux tournés vers le large. En hiver, ils partent de nuit et regardent le jour se lever sur l’eau. « Même par mauvais temps, on a toujours des lumières différentes sur le lac ». Un métier singulier, où les éléments imposent le rythme, et non les hommes.
Plus qu’un outil de travail
« Le Jean-Maria, c’est un tas de tôles et de moteurs », concède Lionel en souriant. « Mais on y passe neuf ou dix heures par jour. On y mange, on y cuisine, on l’écoute, dès qu’il y a un petit bruit bizarre, on est tout de suite dessus, on en prend soin. » Un attachement qui se construit, à force de cohabitation. Toni, lui, attendait ce moment depuis longtemps. C’est en 2004 qu’il a pour la première fois porté sa candidature pour rejoindre l’équipage d’un chaland de la Sagrave. « Dès que j’ai mis les pieds sur le bateau, je me suis dit c’est ça que je veux. On découvre ce monde-là, et on ne peut plus s’en passer ». Une conviction qui tombe bien : la réglementation lacustre impose qu’un équipage soit composé d’au minimum deux personnes, notamment en cas de malaise à bord.
Toni a l’avantage d’être mécanicien-machiniste. Une panne sur le navire, un diagnostic à faire, et l’affaire est réglée. « J’ai beaucoup de chance de l’avoir », reconnaît Lionel. Originaire des Franches-Montagnes, le Jurassien a plongé dans la navigation à l’âge de 20 ans, après être monté pour la première fois sur un voilier sur le lac de Neuchâtel. A 22 et 23 ans, il enchaîne deux transatlantiques. « Une fois qu’on a goûté à ça, on ne revient plus en arrière. Même après cinq jours de tempête seul sur son bateau. »
Après plusieurs années au Canada, où il assure du transport sur les Grands Lacs, Lionel partage sa vie aujourd’hui, entre Bussigny et son voilier à Neuchâtel. La frontière entre le travail et la vie privée est donc mince, le lac fait simplement partie de sa vie.
Se lasser ? Ni l’un ni l’autre n’y croit vraiment. « Moi je ne me lasserai jamais », tranche Toni. « Les lumières changent tout le temps, même par mauvais temps ». Il y a quelque chose de méditatif dans cette navigation lente, soumise aux vents et à la météo, que peu de métiers offrent encore. « Il y a peu de gens qui ont cette chance », reconnaissent les deux marins.
Boucle entre lac et chantiers
Derrière ce quotidien lacustre, il y a une logique industrielle bien rodée. La Sagrave, fondée en 1912, est l’une des entreprises les plus discrètes et les plus actives du Léman. Son travail : extraire du fond du lac les sables et graviers qui alimentent les chantiers de construction de toute la Suisse romande, mais aussi, à l’inverse, y restituer les terres issues de ces mêmes chantiers. C’est précisément cette deuxième mission qu’assure le Jean-Maria. Chaque jour, Lionel et Toni chargent des terres excavées sur les chantiers de la région et les acheminent jusqu’à une ancienne concession de dragage, où elles sont noyées au fond du lac. La Sagrave compte une douzaine de chalands. Le Jean-Maria, lui, transporte environ 500 tonnes de matériel, pour un poids total d’environ 700 tonnes, soit l’équivalent de 25 camions.
Le processus est encadré par le principe de concession. Les zones de noyage sont précisément délimitées, et les matériaux déposés doivent répondre à des critères stricts pour ne pas polluer les eaux du Léman. « Les terres doivent être exemptes de racines, de béton et de plastique. Tout est contrôlé et inspecté. Des documents sont à fournir avant même le chargement à Ouchy », précise Toni. La Sagrave dispose de quatre points de débarquement le long de la rive vaudoise, à Ouchy, Vevey, Villeneuve et au Bouveret, dédiés au stockage et à la distribution de granulats.
Le ventre qui s’ouvre
Une fois arrivé sur la zone de noyage, le Jean-Maria accomplit sa dernière manœuvre. La coque s’ouvre en deux dans un grondement sourd, et les centaines de tonnes de terre sont englouties dans les profondeurs du Léman. En quelques minutes, la cale est vide. Lionel remet les gaz, cap sur Ouchy. Il reste un second aller-retour à faire, soit une heure trente à deux heures de traversée supplémentaires avant de rentrer au port .

en solitaire à deux reprises


Un équipement obligatoire, car une chute dans le lac peut être fatale
en moins de dix minutes, surtout par temps froid



