Portrait – Cap sur la liberté
Livia Bouvier et Julien Hottinger viennent de quitter la Suisse avec leurs trois filles. Direction les Caraïbes pour une aventure en voilier et sans véritable date de retour. Une manière de ralentir, de découvrir le monde, mais aussi et surtout de prendre le temps de vivre en famille.

« Moi, je m’ennuie en Suisse », dit Livia Bouvier sans détour. Aucun lien de parenté avec le célèbre écrivain voyageur, mais un goût partagé pour l’ailleurs. Ce n’est pas tant le pays qui lui déplaît, mais plutôt un quotidien trop prévisible et cadré au goût de Livia. « Les semaines se suivent, on est très peu surpris ici. J’ai besoin de nouveautés, de découvrir, que les choses ne se passent pas toujours comme prévu ». A 37 ans, cette formatrice indépendante, spécialiste des droits de l’enfant, s’apprête à changer de vie avec son compagnon Julien Hottinger, du même âge, et leurs trois filles de sept ans, quatre ans et 17 mois. Après avoir vécu à Maracon, puis temporairement chez les parents de Julien à Jongny, la famille a quitté la Suisse mardi 13 octobre. Direction la Caroline du Nord, aux Etats-Unis, où l’attend Tarka, sa nouvelle maison flottante.
Le couple n’en est pas à son premier voyage. Guatemala, Colombie, Haïti, Salvador ou encore Londres ont jalonné leurs parcours respectifs. Mais cette fois, l’aventure change de dimension. Tout est parti d’une discussion avec d’anciens voisins, à l’époque où ils habitaient Lausanne. Ces derniers préparaient eux-mêmes un voyage en voilier depuis plusieurs années. L’idée semblait d’abord inatteignable, notamment financièrement. Jusqu’à ce que Julien s’y intéresse sérieusement. En mars 2024, alors qu’il suit des cours pour obtenir son permis de voile, la famille embarque pour une semaine de navigation en Vendée. Les parents redoutent d’enfermer leurs filles sur un bateau. C’est tout le contraire qui se produit. « Elles ont adoré. Quand il a fallu repartir, elles ne voulaient plus descendre ». Leur avenir venait d’être écrit dans leurs têtes, à l’image d’un tracé qu’on dessine sur une carte du monde.
Un bateau à 40’000 francs
Deux ans plus tard, les voilà propriétaires d’un voilier en aluminium de 12,50 mètres, déniché aux Etats-Unis. Prix négocié : 40’000 dollars au lieu des 180’000 annoncés. Une somme néanmoins conséquente pour un couple qui reconnaît ne pas disposer d’importantes économies. « On n’a pas 100’000 balles de côté, mais ce n’est pas ça qui nous arrête ». Julien, qui a monté une distillerie artisanale, vient de vendre son entreprise. Livia espère poursuivre certains mandats à distance. Pour le reste, ils comptent adapter leurs dépenses aux moyens disponibles. « On va vivre assez chichement », dit Julien. Pas question pour autant d’attendre que toutes les conditions soient réunies. « Je crois qu’on n’a pas peur de l’incertitude. On vit très bien avec », ajoute Livia.
Le programme prévoit de descendre la côte américaine jusqu’en Floride, avant de rejoindre les Bahamas, la Jamaïque, puis le Honduras et le Guatemala. Là, le voilier pourrait être mis à l’abri pendant la saison des ouragans. Mais les deux navigateurs se gardent bien de fixer une échéance à leur périple. « Nous sommes partis pour une année, peut-être que ce sera deux ans ou trois mois. On verra bien ». Les risques ne sont pas ignorés. Julien évoque les problèmes techniques, les manœuvres et la nécessité de retrouver certains réflexes en navigation. Livia s’interroge davantage sur l’équilibre des enfants, les rencontres et leur adaptation à cette nouvelle vie. Quant à la scolarité « Ça ne changera pas vraiment puisque les filles suivent déjà l’école à la maison. »
Le temps de grandir ensemble
Derrière cette aventure se dessine aussi une certaine idée de l’éducation. Livia et Julien souhaitent offrir à leurs filles d’autres expériences, d’autres rencontres et une liberté qu’ils estiment difficile à trouver dans leur quotidien suisse. Le couple assume son regard critique sur le conformisme et le rythme de travail. « On ne peut pas dire à nos enfants de réaliser leurs rêves sans leur montrer l’exemple », évoque Livia. Leur ambition n’est pourtant pas de vivre sans contraintes. A bord, il faudra naviguer, entretenir le bateau, travailler et apprendre à cohabiter. Mais les horaires pourront s’adapter aux besoins de chacun. « On veut observer les rythmes des enfants et trouver un fonctionnement qui nous convienne à tous. »
Reste cette envie de profiter du présent. « Il y a un sentiment d’urgence assez fort. La vie passe vite », résume Livia en regardant Ora et Sol jouer ensemble. Le voyage sera aussi l’occasion de retrouver des activités trop souvent reléguées au second plan, comme la musique et l’écriture. Livia nourrit notamment un projet de livre autour de l’éducation et des droits de l’enfant. Sans certitude de le mener à terme, mais avec cette même envie d’essayer. « Peut-être qu’on va se planter, et ce n’est pas grave. On trouvera autre chose. »
C’est dans cet esprit que la famille partagera son aventure avec les lecteurs du Courrier. Chaque mois, Livia et Julien livreront un carnet de voyage, entre escales, vie à bord et réflexions sur leur manière de vivre. Pas pour convaincre tout le monde de partir en voilier. « Je dirais inspirer plutôt qu’influencer. Chacun choisit son style de vie ». Une invitation à envisager d’autres possibles, sans nécessairement traverser l’Atlantique.


