Médiation
Faut-il avoir raison pour trouver la paix ?

Un frère et une soeur étaient assis face à face, séparés par une table et plusieurs années de silence. Leur père était décédé deux ans auparavant, laissant une maison, quelques économies et manifestement beaucoup de rancœurs.
Le désaccord portait sur une somme de 30’000 francs que le père avait donné à son fils quelques années avant son décès. Pour la sœur, il s’agissait d’une avance sur héritage qui devait être prise en compte dans le partage. Pour le frère, il s’agissait d’un cadeau, librement consenti.
Chacun avait consulté son avocat, chacun avait ses arguments et chacun était absolument convaincu non seulement d’avoir raison, mais encore de détenir la vérité.
La médiation avait commencé depuis une heure lorsque la sœur sortit de son dossier une lettre de leur père et elle dit : « Vous voyez, c’est écrit noir sur blanc ! » Son frère lut le document, puis le repoussa : « Tu peux sortir tous les papiers que tu veux, tu sais très bien pourquoi papa m’a donné cet argent. »
Le ton monta et les regards se durcirent. Je les laissais échanger quelques instants avant de leur poser une question : « Supposons que vous obteniez demain un jugement qui vous donne entièrement raison à l’un ou à l’autre, qu’est-ce que cela changerait entre vous ? »
Un silence s’installa et c’est la sœur qui répondit la première : « Au moins, mon frère serait obligé de reconnaître que je n’ai pas menti. » Son frère baissa les yeux, puis il murmura : « Tu crois vraiment que c’est pour 30’000 francs que je ne te parle plus. »
La conversation prit alors une direction inattendue. Il fut désormais question des dernières années de vie de leur père, des visites à l’hôpital, des décisions prises sans consulter l’autre. La sœur reprochait à son frère son absence qui lui estimait, qu’elle avait toujours voulu décider de tout.
Ainsi, les 30’000 francs étaient devenus le symbole d’une injustice bien plus ancienne.
Le jour de la séance de médiation, personne ne renonça à ses droits et aucun accord ne fut signé. Mais pour la première fois depuis des années, ils avaient cessé de parler d’argent pour parler de ce qui les séparait réellement.
En quittant mon bureau, le frère se retourna vers sa sœur : « Je ne suis toujours pas d’accord avec toi, mais je comprends mieux pourquoi tu es en colère. » Sans être une réconciliation, ce moment marquait peut-être le début d’un dialogue retrouvé.
Dans un conflit, nous cherchons souvent à démontrer que nous avons raison. Nous accumulons les preuves, les arguments, les témoignages et nous voulons convaincre l’autre, parfois à tout prix. Mais derrière cette volonté se cache fréquemment un besoin plus profond, soit celui d’être reconnu.
La médiation ne consiste pas à demander aux personnes de renoncer à leurs convictions, encore moins à leurs droits, mais elle leur offre un espace pour comprendre ce que leurs positions respectives ne disent pas. Car avoir raison sur les faits ne signifie pas nécessairement avoir compris ce que ressent l’autre.
Quelques semaines plus tard, le frère et la sœur trouvèrent un accord sur le partage de la succession. Ils ne retrouvèrent pas immédiatement leur complicité d’autrefois, mais ils purent à nouveau se parler.
Je repense parfois à cette médiation. Un tribunal aurait pu trancher la question des 30’000 francs et il aurait déterminé qui avait juridiquement raison. Mais aurait-il pu réparer les années de silence ?
Nous confondons parfois deux victoires bien différentes, soit celle qui consiste à obtenir gain de cause et celle qui permet de retrouver la paix. La première exige parfois qu’un tiers, soit un juge nous donne raison. La seconde commence souvent lorsque nous acceptons que notre vérité ne soit pas la seule.
Car dans certains conflits, le plus difficile n’est pas d’avoir raison, mais c’est de renoncer à avoir le dernier mot.


