La petite histoire des mots
« Bordélisation »

A défaut d’être reconnu par l’Académie française, le néologisme « bordélisation » est, depuis quelques années, entré de plain-pied dans le vocabulaire politique français. La semaine dernière, le premier ministre Sébastien Lecornu a encore accusé Jean-Luc Mélanchon et son parti, la France insoumise (LFI), d’œuvrer à la « bordélisation » du pays. Ce substantif est même entré dans Le Larousse qui le qualifie de « très familier » et le définit comme « l’action de semer le chaos ».
Inutile d’être linguiste pour comprendre que ce terme est issu du mot « bordel ». Alors reprenons les choses depuis le début…
Dans les anciennes langues germaniques, « bord » désignait une planche de bois. On retrouve ce mot en vieux francique – la langue des Francs qui soumirent la France et lui donnèrent son nom – dans « borda » qui désignait une construction en bois. Ce terme est passé dans notre langue dès le XIe siècle, sous la forme « bordel », pour nommer une petite cabane. Au Moyen-Âge, la prostitution s’exerçait souvent dans des petites baraques situées près des bourgs et des cités. C’est ainsi, par glissement sémantique, que « bordel » devint synonyme de « lupanar ».
Toutefois, ce n’est, que bien plus tard, vers la fin du XIXe siècle que « bordel » prit son sens figuré de « grand désordre » ou de « confusion ». Pourquoi ? Tout simplement parce que les maisons closes, fréquentées surtout la nuit par le petit peuple, étaient des lieux vulgaires, extrêmement bruyants où les disputes et les bagarres d’ivrognes étaient chose courante.
C’est le ministre français de l’Intérieur, Gérald Darmanin, qui a massivement introduit et popularisé le néologisme « bordélisation », ainsi que le verbe « bordéliser », en janvier 2023, lors d’un entretien accordé au journal Le Parisien. A l’époque, c’était déjà LFI qui était dans son collimateur. Constatant le puissant effet médiatique de son « invention », le ministre a récidivé lors de nombreux autres entretiens ultérieurs, rapidement imité par d’autres orateurs de son camp.
Avant de se séparer, il est intéressant de se pencher encore sur l’origine du mot « lupanar » qui est synonyme de « bordel ». Ce mot, qui désignait une maison close chez les Romains, est un dérivé de « lupa » qui veut dire « louve ». Dans la Rome antique, les rues n’étaient pas éclairées. Pour se manifester dans l’obscurité, les prostituées poussaient des « houuuu… houuuu ! » à la manière de loups. Elles prirent ainsi le sobriquet de « louves ».
La mythologie romaine nous dit que les fondateurs de Rome, Romulus et Rémus, jetés dans le Tibre, furent sauvés et allaités par une louve. Selon certains auteurs latins, comme Tite-Live ou Valérius Antias, les jumeaux auraient, en réalité, été recueillis par Acca Larentia, l’épouse du berger Faustulus,. Elle était appelée « la louve », car elle se livrait à la prostitution.
Ainsi serait né le mythe de la Louve romaine, un symbole central de la fondation de Rome…


