La chronique du petit entrepreneur
Est-ce que l’IA va piquer ton boulot ?

M̕a demandé mon père alors que sa sangria de la veille mijotait encore dans un tonneau bleu à l’ombre de son garage. Pour celles et ceux qui sont restés coincés dans un ascenseur ces cinq dernières années, l’abréviation « IA » signifie « Intelligence Artificielle ». Je ne vais pas vous en faire la définition dans cette chronique, pourtant, en résumé, aujourd’hui, tout le monde peut être spécialiste en finances, en ressources humaines, en droit, en marketing, bref, tout ce qui touche aux services. Et en plus, tout ceci est accessible presque instantanément depuis son smartphone ou son ordinateur. Essayez l’expérience, c’est stratosphérique.
Un « prompt » consiste à « briefer » l’IA pour qu’elle réponde le plus précisément possible à notre demande orale ou écrite – en somme, le contraire de l’Administration cantonale des impôts. L’intelligence artificielle sait tout sur tout, comme mon père après un litre de sangria alors qu’il n’a même pas de téléphone. C’est fou quand même ! Mais mon papa est inquiet, vous l’aurez compris. Attention, pas « mort d’inquiétude » car quand il oubliait de me récupérer à la « baby room » du Club Med pendant cinq heures, je dirais qu’il ne se faisait déjà pas tellement de soucis pour moi. Nonobstant… Etant donné que je n’ai pas fait boulanger ou charpentier, et que mon père est conscient que je ne sais pas planter un clou, il se questionne. C’est bien normal.
Le plus inquiétant avec l’IA, c’est qu’on lui demande absolument tout. Une recette de cuisine, une visite touristique, un conseil pour changer la couche du bébé. Cependant, le vrai problème, ce n’est pas le fait de poser la question – c’est la réponse. Dans la plupart des cas, c’est juste, c’est vrai, ça marche, et c’est ça le plus agaçant dans l’histoire. Chat GPT connaît le Code civil suisse par cœur, tout comme la Bible, tout comme l’entier de la vie de Julia Roberts. A mon époque (voilà, je parle déjà comme un vieux), il y avait Wikipédia. Ahhh, Wikipédia. Le fléau des profs d’histoire, l’ennemi des fans de littérature mais aussi le graal des passionnés de sport : « Non, Italia 90, en finale, il n’y a eu que deux cartons rouges, pas trois, j’ai vérifié sur Wiki ». C’était le bon temps…
Désormais, tout le monde sait tout, tout de suite. Ma maman avait au moins la décence d’attendre trois minutes avant de décréter que je ne savais (toujours) pas mon voc d’allemand. En 2026, on te corrige au milieu de ton récit, on te coupe en pleine prose, on brise la tension narrative : « Lucien, ce n’est pas possible de prendre que deux heures pour descendre l’Aar entre Thoune et Berne, Claude dit qu’il faut au moins trois heures, avec un courant optimal, entre avril et juin ». Bon sang ! On s’en fout du temps de trajet, l’important, c’est qu’on a failli MOURIR dans un typhon à Kirchdorf. L’avantage avec les histoires de mon père, c’est que même Copilot n’a aucune idée de quoi il parle. Il a visité des villes en ex-URSS ; elles ont été rasées en 1983 parce qu’il pleuvait trop et que ça emmerdait l’armée de refaire les toits.
Vous me direz (comme d’habitude), je ne réponds pas à la question de base et j’en suis navré. Toutefois, en réalité, je ne sais pas à quel « boulot » mon papa faisait allusion. Parce que jusqu’à preuve du contraire, l’intelligence artificielle n’est pas encore capable d’insulter un cycliste en pleine rue à Lausanne, de payer des shots à des clients au Great Escape ou de s’endormir avec la tête appuyée contre les barreaux du berceau. Et je vous le dis, le Mistral n’est pas près de tourner !
Lucien Meylan est un jeune entrepreneur, habitant de Paudex. Il nous raconte tous les mois, avec humour et poésie, le quotidien d’un « petit entrepreneur » vaudois.



