Cinéma – « La Vallée »
de Gwennaël Bolomey

Gaëlle Baechtold | La famille, cette part de notre vie que l’on ne choisit pas, révèle souvent des dynamiques complexes, tissées de ressentis profonds et propres à chacun. A l’aube de la fondation de sa propre famille, Gwennaël Bolomey ressent un besoin irrépressible de se replonger dans l’histoire de son enfance, se laissant envahir par les souvenirs – beaux comme douloureux – du passé. Dans son documentaire autobiographique « La Vallée », il parvient à nous entraîner avec lui dans ce voyage intime, à destination de ses racines.
Pèlerinage physique et émotionnel
La caméra subjective de l’auteur nous emmène dans les paysages lourdement enneigés de la Vallée de Joux. Après plusieurs minutes de marche en forêt, qui soulignent l’isolement du lieu, il atteint une cabane. Un long plan fixe sur ce bâti révèle rapidement qu’il ne s’agit pas d’un simple refuge d’alpage, mais de la cabane de son enfance. A l’intérieur, la narration en voix off introduit d’emblée la dimension introspective de ce pèlerinage. On comprend alors que l’auteur a vécu une rupture profonde entre son enfance et sa vie de jeune adulte, comme si cette période avait été occultée. La cause de cette rupture, largement liée au décès de son père, demeure volontairement floue. Tout au long du film, l’auteur redécouvre en parallèle les lieux et les émotions de son enfance, sur un ton intime tout en restant très pudique, révélant combien ces souvenirs sont intrinsèquement liés aux espaces qu’il traverse. Pour ancrer ce pèlerinage dans le présent, il installe sa propre famille dans ce lieu chargé d’histoire. Il l’affirme qu’il ne veut pas reproduire la fuite de son père – bien qu’il l’ait en quelque sorte lui-même faite. Sa mère évoque d’ailleurs la carapace qu’il s’est construite autour de ses blessures, entraînant un éloignement de la famille restante. En se replongeant physiquement et émotionnellement dans son passé, le documentaire donne à voir la volonté sincère de l’auteur de réintégrer cette part de son histoire dans son présent. Une scène de balade en forêt, réunissant ancienne et nouvelle génération, en est un témoignage fort et touchant. A l’image de la meute de loups revenue s’installer dans la forêt surplombant la cabane – symbolique forte pour l’auteur – il revient, lui aussi, s’ancrer. Et durablement cette fois, en y déménageant.
La maladie du père
De la même manière qu’elle s’immisce insidieusement dans une vie, Gwennaël Bolomey injecte progressivement la maladie de son père dans le récit. Dès le premier plan dans la cabane, en présence de la mère et de la sœur, la discussion autour du « verre de vin de papa » y fait discrètement référence. Peu à peu, de façon timide et non frontale, se dessine la réalité de cette maladie : l’alcool. C’est elle qui apparaît comme la cause profonde de la rupture familiale. L’isolement progressif du père, l’abandon de la mère, puis le rejet des enfants, épuisés
d’assister à sa déchéance. L’auteur l’explique : il a, en un sens, déjà été père avant la naissance de ses deux filles, en devenant le père de son père. Devenu presque incapable de s’occuper de lui-même face à une maladie dévastatrice, l’auteur était contraint d’adopter ce rôle, prématurément. Une maladie qui éloigne les membres de cette famille les uns des autres, avant de finir par accaparer totalement et définitivement le père. Les séquelles laissées sont palpables, tant chez les enfants que chez la mère, qui, malgré une tendresse intacte, conservent une rancœur puissante envers cette période. Lors d’une discussion aussi retenue qu’émouvante, l’auteur et sa sœur, les yeux brillants de larmes, reviennent sur les blessures causées par leur père. La maladresse de l’échange laisse entendre qu’il s’agit là de l’une des premières fois qu’ils abordent ces sujets ensemble, renforçant l’authenticité de la démarche et la volonté commune de se rapprocher et de panser, enfin, les blessures du passé.
Comprendre et pardonner
Au fil du documentaire et des échanges avec ses proches, nous sommes témoins du voyage émotionnel entrepris par l’auteur. D’abord marqué par l’incompréhension tendant à la colère, ses blessures l’ont conduit à s’éloigner de sa famille. Les discussions avec sa mère puis avec la dernière compagne de son père lui permettent de mieux comprendre son histoire familiale et de raviver le souvenir de la tendresse paternelle, malgré la maladie. Finalement, le film dépeint une transition vers le pardon, permettant à l’auteur d’apaiser son rapport au passé et de renouer avec l’amour familial. Les derniers plans, montrant d’anciennes cartes postales de l’auteur adressées à son père, consolident avec douceur cette réconciliation .





