Cinéma – « Bouchra » de Meriem Bennani et Orian Barki
Bouchra, 35 ans, cinéaste marocaine installée à New York, est paralysée par la peur de la page blanche. Un appel de sa mère depuis Casablanca ravive souvenirs et émotions enfouis. Au fil de leur échange, doux et fragile, une brèche s’ouvre, les images reviennent, les désirs aussi. Un film en forme d’autofiction qui aborde, avec humour et tendresse, les relations mère/fille, le rapport à la création et où l’on verra comment une ourse séduit une coyote.

Autofiction
Gysèle Giannuzzi | Déjà salué par de nombreux prix à l’international, BOUCHRA a été diffusé en première suisse au festival Visions du Réel dans la section Borderlight – nouvellement introduite pour l’édition 2026 – qui rassemble des longs métrages à la croisée de la fiction et du documentaire.
Emblématique de cette hybridation, Bouchra propose un récit autobiographique parsemé d’éléments fictionnels. La forme du film est elle aussi travaillée par ce mélange entre cinéma du réel et imaginaire, puisque l’animation 3D – singulière et particulièrement réussie – est construite sur des prises de vue réelles. Les personnages incarnés par des animaux anthropomorphes aux espèces multiples (coyote, ours, salamandre, vache, lézard…) racontent comment Bouchra, avatar de la cinéaste Meriem Bennani, travaille à l’écriture du film en question. Une mise en abyme de l’écriture de soi se déploie alors, entre les États-Unis où vit la protagoniste et le Maroc, où elle a grandi.
Contrairement à ce qui est habituellement attendu du documentaire, la créativité infinie que permet l’animation déploie dans BOUCHRA un naturalisme saisissant qui raconte la différence culturelle, à travers le mélange des langues (on saute de l’anglais au fort accent new-yorkais au français, en passant par l’arabe de Casablanca), et surtout les manières de vivre – entre deux réalités.
Identité: coyote, marocaine et lesbienne
A l’instar de sa forme hybride surprenante, le film parvient à transcrire la multiplicité des univers – a priori totalement étrangers – qui pourtant coexistent et constituent l’identité de Bouchra. Ces questions se cristallisent notamment tout au long d’un récit intime bouleversant, dans lequel la protagoniste aborde son coming-out à sa mère. L’une depuis New-York, écouteurs sans fil vissés dans ses grandes oreilles de mammifère ornées de piercings – l’autre depuis Casablanca, avec une connexion hasardeuse qui ralentit, parfois interrompt, les échanges. Les dialogues entre mère et fille sont d’autant touchants et réussis qu’ils sont le résultat de conversations téléphoniques reconstituées, avec la voie de la réalisatrice Meriem Bennani elle-même dans le rôle de son avatar coyote.
Le réalisme et la finesse d’écriture permettent au film d’aborder des enjeux intimes autour de l’identité avec une grande sensibilité. Il s’agit de raconter les blessures liées à un parcours de jeune femme lesbienne dans une famille marocaine où la différence sexuelle est rejetée, tout en exprimant la beauté d’une relation mère-fille remplie d’affection, qui se reconsruit timidement. Les deux femmes artistes – l’une cinéaste, l’autre peintre – ré-apprennent à se connaître en évoquant le passé, elles s’apprivoisent. Malgré un coming-out difficile, et en dépit des fêlures qu’on ne guérit pas (honte, rejet, sentiment de non-appartenance), BOUCHRA raconte la tendresse et l’amour d’une maman restée au pays.
Le film fait également fleurir les formes d’amour plurielles qui nourrissent l’identité de la protagoniste: les amitiés complices à New-York, une ex-copine avec qui les contours de la relation sont flous, l’amie d’enfance marocaine qui travaille à la radio, une nouvelle rencontre excitante… autant de liens qui colorent le monde malicieux de BOUCHRA et lui confèrent une délicatesse sans pareil.
A Fox Under a Pink Moon de
Meriem Bennani et Orian Barki, 2025
Maroc/Italie/États-Unis, VO française
et VO anglaise et arabe sous-titrée
en français, 1h23.
A découvrir au Cinématographe de Lausanne depuis le 10 juin.





