Châtillens – Des rêves de chaussures au bout des mains
La devise de Tiago : vous faire marcher sans « vous faire marcher »

Texte et photos Sonia Biétry | Quand on découvre l’atelier où travaille Tiago Teixeira Loureiro ce qui frappe d’abord, ce ne sont pas les machines, mais la façon dont il parle des gens qui poussent la porte du magasin. Pour lui, ce ne sont pas des clients, ce sont des patients. Leurs pieds ne commandent pas une chaussure, ils racontent une histoire, faite de douleurs, de blessures anciennes, de démarches un peu hésitantes, nécessitant un soutien. Tiago a 17 ans et est en formation première année de CFC bottier-orthopédiste à Lausanne. Il se voit moins comme un fabricant d’objets/un designer, que comme un artisan du mouvement. Un soignant qui travaille avec ses mains et son écoute pour rendre la marche possible, fluide, presque oubliable.
Tout commence par un geste étonnamment simple. La personne plonge ses pieds dans des blocs de mousse. Plus de mètre ruban, pas de mesure au centimètre près, mais une empreinte capturée, un volume en trois dimensions d’une précision « au top ». Dans cette mousse, chaque relief, chaque creux, chaque déformation s’inscrit comme une vérité qu’on ne peut plus maquiller. Tiago y voit un point de départ réel : on ne négocie pas avec la forme d’un pied, on la respecte. Quand la résine vient ensuite remplir cette cavité pour devenir un positif, un avatar (non digital) du pied, le patient n’a plus besoin de rester là. Son double en résine, lui, reste sur l’établi. C’est sur ce témoin silencieux que tout le travail va se jouer.
Sur ce modèle, Tiago dessine, ajuste, corrige. Il choisit un cuir souple pour envelopper le pied. Pour la semelle, un caoutchouc adapté pour accrocher le sol, et glisse au cœur de cette dernière, faite de multi couches, une pièce d’acier, appelé cambrion (une colonne vertébrale invisible qui empêche la chaussure de se plier, de s’affaisser, de trahir la voûte plantaire). Tout est calculé, mais tout en sensibilité. Son métier navigue constamment entre l’artisanat et presque la mécanique de précision : le choix d’un beau cuir se mêle à la maîtrise des contraintes du corps humain, ce temple de complexités. Les posters d’anatomie accrochés aux murs en témoignent. Pourtant, la technique n’est jamais une fin en soi. Elle n’est qu’un moyen au service d’un objectif unique : que la personne oublie ses pieds, oublie ses chaussures et retrouve le plaisir de se déplacer sans douleur, avec dignité.
Cette recherche du confort n’exclut ni la beauté ni la personnalité, bien au contraire. Tiago parle de chaque paire comme d’une aventure partagée. Il invite ses patients à choisir les matériaux, les couleurs, la forme. Il transforme une contrainte médicale souvent vécue comme une stigmatisation en un espace d’expression personnelle. La chaussure orthopédique n’est plus un objet imposé, mais une pièce co-créée, assumée, parfois même fièrement montrée. Pour celles et ceux qui le souhaitent, le processus devient un chemin de réappropriation de leur corps : on ne subit plus un appareillage, on s’équipe d’un outil adapté, à son image. Tiago sait passer d’une chaussure aux allures BCBG à une paires de sneakers totalement « stylée ». C’est ça son talent d’artiste altruiste.
Cette sensibilité se manifeste aussi dans des gestes plus modestes, comme élargir une chaussure du commerce là où elle blesse. Un spray pour assouplir le cuir, une forme mécanique pour gagner quelques millimètres exactement à l’endroit douloureux : on est dans la microchirurgie du cuir. Ce n’est pas spectaculaire, mais l’impact peut être immense. Une marche redevenue supportable, une journée de travail, tenue sans grimacer (ni sparadrap), une soirée où l’on ne compte pas ses déplacements. Pour Tiago, la taille du geste importe peu. Ce qui compte, c’est la transformation vécue par la personne ; ce moment où le corps cesse de rappeler en permanence sa souffrance.
A l’écouter, j’ai l’impression qu’il aime savoir que les gens sont bien dans leurs baskets… ou bottines.
Paradoxalement, ce qu’il préfère, ce n’est pas forcément la création, mais la réparation. Il aime voir arriver des chaussures usées, défraîchies et les remettre sur pied, propres, prêtes pour une nouvelle étape de vie. Dans un monde où l’on remplace plus vite qu’on ne répare, ce choix a quelque chose de noble, teinté d’une pleine conscience au développement durable. Prolonger la vie d’une paire, c’est prolonger les souvenirs qu’elle porte : des voyages, des routines, des liens. En nettoyant un cuir, en changeant une semelle, en modifiant les lacets Tiago recoud aussi une histoire, redonne de la dignité à un objet chargé d’affect.
Soyons honnête ! Qui n’a pas eu une paire de chaussures, tellement formée (et bien usée) qui nous faisait croire être dans des pantoufles, même après plusieurs heures de vadrouilles en vacances ou ici ? C’est presque la larme à l’œil qu’on s’oblige, après le troisième ressemelage, de leur dire adieu (après les avoir recirées une dernière fois en guise d’hommage) … sans savoir si la nouvelle paire fera aussi bien le travail.
Sa plus grande récompense, il la trouve dans le visage de ceux à qui il rend ces chaussures transformées : un sourire, un soupir de soulagement, parfois un rire de surprise. Son véritable produit, ce n’est pas la chaussure, c’est cette émotion-là : la satisfaction de rendre heureux.
Au fond, tout son travail converge vers une idée simple et puissante à la fois : le sur-mesure n’est pas un luxe, c’est parfois une nécessité vitale pour retrouver la liberté de marcher sans douleur, de retrouver un apaisement mental.
Chaque paire qui sort de l’atelier où il œuvre est moins un produit qu’une solution, une rencontre, un pacte entre un corps et un savoir-faire. Dans ce métier au croisement de l’art et du soin, la main de Tiago ne travaille jamais seule : elle est guidée par l’écoute, par l’empathie, par la volonté de rendre à chacun la légèreté de ses propre pas.
Offrir à chacun le nécessaire pour suivre son propre chemin, le sourire comme fidèle compagnon de route, la santé comme destination.








