C’est à lire
La saga des « autonomes » narrée par l’un des leurs

Ce livre invite à la détestation ou à l’enthousiasme, selon les opinions politiques personnelles que l’on professe. Mais il est aussi possible de le lire de façon plus distanciée, en le considérant comme un rare témoignage historique (certes très engagé) sur le mouvement des « autonomes » et leurs combats révolutionnaires, pendant des décennies d’histoire d’une Suisse réputée calme, tranquille, sans contestations qui viendraient troubler sa quiétude bourgeoise un peu assoupie et sa bonne conscience tout helvétique. Qu’est-ce qu’on entend par ces groupes « autonomes » ? Ils sont proches du mouvement anarchiste et ne veulent s’inféoder ni à Marx, ni à Lénine ou Trotsky, ni à Mao. Ils veulent rester libres et indépendants, tant dans leur mode d’action que dans leur « organisation », qui reste embryonnaire. Par leur humour, leurs facéties, leur ironie face au pouvoir établi, ils ne sont pas sans rappeler les « happenings » des dadaïstes zurichois de 1916.
Daniel de Roulet, dans une sorte de testament politique au soir de sa vie, raconte en fait son propre parcours, mais sous une forme transposée et romanesque, en mettant en scène trois personnages, tous issus de Davos, au fond des Grisons. Un lieu bien choisi, car il fut dans les années 1930 la Mecque des nazis suisses et étrangers, dont le futur Gauleiter prévu pour diriger la Suisse occupée et nazifiée : Wilhelm Gustloff, qui fut assassiné en 1936 par un jeune Juif, David Frankfurter.
L’histoire commence en 1943, année de naissance des trois copains d’école issus de milieux sociaux très différents. Max, le narrateur (Daniel de Roulet ?), fils d’un grand hôtelier dans cette ville de cure pour tuberculeux, est le plus fortuné. La première partie du roman relate de manière assez touchante leur enfance puis leur adolescence. Une conscience politique et sociale naît par étapes en eux. Elle les conduira à la détestation de l’ordre établi helvétique, avec ses banques, son armée, ses églises, et au fond contre toute domination imposée de l’extérieur.
La suite du livre se présente un peu trop comme un catalogue des actions, certes illégales, voire criminelles que mènent les trois compères et leurs complices. Cela va de l’établissement de faux papiers, de l’accueil clandestin en Suisse de partisans des Brigades rouges italiennes, du vol « révolutionnaire » dans des banques, de sabotages, d’actions contre l’apartheid en Afrique du Sud, et j’en passe… Il faut noter – sinon admirer – l’inventivité technique de ces jeunes qui utilisent leur formation scientifique pour narguer le pouvoir. Dans le dernier tiers du volume, notamment à travers le personnage sympathique de Fabio, le livre renoue avec sa veine littéraire, qu’il avait un peu laissée de côté. La fin est émouvante, lorsque les trois copains devenus octogénaires se retrouvent au ZAD du Mormont, qui lutte contre les projets d’agrandissement du géant du béton Holcim. Sans rien renier de leur propre passé, ils découvrent qu’aujourd’hui la contestation de l’ordre établi par la jeunesse, et notamment les femmes, a pris une autre tournure. Alors si vous voulez réveiller en vous ou découvrir les épisodes du Centre autonome à Zurich, de Züri bränntt, du Platzspitz devenu scène ouverte de la drogue sur les bords de la Limmat, de Lôzane bouge et des charges de police, lisez ce livre qui vous rafraîchira la mémoire et apprendra beaucoup aux plus jeunes, et où la tendresse et l’amour ne sont pas absents.
Daniel de Roulet, Trois garçons, Phébus/Libella, 2026, 302 pages .



