10e Festival du Film d’Animation de Savigny
Dix ans d’animation à taille humaine

En dix ans, le Festival d’animation de Savigny s’est fait sa place dans le circuit international, sans perdre son entrée
à cinq francs ni l’âme des petits rendez-vous. Sa fondatrice, Marjolaine Perreten, y veille avec une conviction tenace : un bon festival se mesure à ce qu’on y vit, pas à sa taille.
Le Courrier : Comment est née l’idée du festival ?
Marjolaine Perreten : Je venais de terminer la réalisation de « Vent de fête », un court métrage qui se déroule à Savigny et que je voulais montrer aux habitants. Mais louer la salle communale à la journée pour neuf minutes de film me paraissait dément. J’ai proposé au comité du journal du village de profiter de l’occasion pour organiser une journée entière de films d’animation. A part moi, personne ne connaissait vraiment ce monde, mais ils étaient curieux, motivés et ils m’ont fait confiance. On a créé une association pour porter cette journée. A l’issue de l’événement, les gens demandaient déjà les dates de la prochaine édition. Le festival était lancé.
Comment définiriez-vous l’identité du festival ?
C’est un festival tout public et accessible. Les ateliers sont gratuits et l’entrée est fixée à cinq francs, un tarif unique pour lequel je me bats chaque année en cherchant de nouveaux financements. En termes de contenu, je souhaite proposer des courts-métrages d’animation qui sont regardables par quelqu’un qui n’en a jamais vu. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de films exigeants, mais lorsque c’est le cas je les accompagne d’explications avant la projection.
L’animation est souvent perçue comme étant destinée aux enfants. Comment luttez-vous contre cet a priori ?
Il y a une confusion entre technique et genre. L’animation, c’est une technique qui donne vie à des genres aussi différents que du documentaire, de l’horreur ou de la comédie. Notre programmation l’illustre très bien. Le matin, les deux premières séances sont accessibles aux petits, sans violence ni sous-titres. Mais je fais attention à ce que ces films ne prennent pas les enfants pour des imbéciles. L’après-midi, les séances montent en âge. Le soir, les courts-métrages sont sombres et parfois expérimentaux. Souvent les festivaliers adultes commencent par les séances du soir, de peur de s’ennuyer le reste de la journée. Et l’année suivante, ils reviennent pour les séances de l’après-midi pour profiter aussi de films aux thématiques adultes, mais plus léger et plus joyeux.
Combien de films recevez-vous chaque année et comment les sélectionnez-vous ?
Depuis quelques années, nous en recevons plus de 2600. Au début, je les visionnais toute seule, et choisissais à l’instinct. Quand on a dépassé les 2000, j’ai créé un comité de sélection constitué de réalisatrices et réalisateurs qui connaissent la direction artistique et dont j’aime le travail. Ce sont aussi des personnes qui viennent chaque année assister à tous les programmes du festival, donc qui ont une vision globale de la programmation. Et là, j’ai dû établir un véritable guide ! Fini la sélection à l’instinct. Nous sommes attentifs à la qualité de la narration, si le projet entre dans la ligne du festival et à la technique utilisée. Mais cela n’est pas une science exacte.
C’est-à-dire ?
Un film peut être moins accompli techniquement et mériter d’être projeté. J’ai cette année choisi un documentaire du Tadjikistan réalisé par des étudiants en laboratoire. Il n’était pas parfait mais explosait les codes tout en montrant une autre réalité. Nous avons aussi sélectionné en 2022 un court-métrage chinois dont le personnage principal est un chien errant, « A dog under Bridge », de Tang Rehoo. Le film était maladroitement animé, mais il m’a beaucoup touchée. Il a remporté le Prix du Grand Jury à Savigny, et a aussi été primé au Festival international du film d’animation d’Annecy la semaine suivante.
Quelle est la place de Savigny dans le monde de l’animation ?
En dix ans, nous sommes parvenus à inscrire Savigny
sur la carte de l’animation. A Montréal, sur un marché de créateurs, j’ai été interpellée par une Québécoise qui, en voyant mon tote bag à l’image du festival, m’a expliqué que son colocataire rêvait de voir son film de fin d’études y être sélectionné. J’ai trouvé cette rencontre improbable. Et cet échange explique aussi pourquoi l’on reçoit plus de 2600 films de tous les pays du monde dont la qualité est souvent très bonne. La confiance des réalisatrices et réalisateurs donne de la crédibilité à notre sélection. Je trouve qu’on a beaucoup de chance.
Avez-vous envie de faire grandir l’événement ?
Je vais vous répondre par un exemple. Avec mes films, j’ai eu la chance de faire des festivals de toutes tailles. A la Berlinale, on vous remet votre badge, l’adresse de l’hôtel, et on vous lâche dans la nature. J’ai passé cinq jours à Berlin sans vraiment croiser personne. A l’opposé, j’ai fait un tout petit festival dans le Morvan, dormi chez l’habitant, pris le petit-déjeuner avec tout le monde. En une journée, j’avais rempli un carnet d’adresses. C’est ça que je veux recréer ici. A Savigny, à la sortie d’une séance, les réalisateurs et le public se retrouvent sur la même place, boivent un verre, parlent des films. Tout est accessible, il n’y a pas de rush ni de surréservation. Si on grossit trop, on perd cette intimité et ce serait dommage.
Quels sont les particularités de cette dixième édition ?
Cette année, le festival s’étale sur trois jours au lieu d’un seul pour célébrer comme il se doit notre jubilé. Au titre des nouveautés, nous avons deux concerts exceptionnels, le premier le vendredi soir est un concert dessiné, et le second, le dimanche soir, un concert de piano sur film d’animation muet, comme les anciens films de Charlot. Nous avons aussi créé une compétition dédiée aux documentaires animés et une autre dédiée aux chats, avec pour jury l’association Kumea qui s’occupe des chats errants de la région. Ces deux distinctions rejoignent les quatre autres prix délivrés chaque année.



