Route 66 d’est en ouest par Christian Dick

Christian Dick | Elle n’est pas à proprement parler une route, plutôt un ensemble de routes appendues, encore qu’elle ne fut revêtue en dur sur toute sa longueur qu’à partir de 1937. Au départ, c’est la route de l’interminable espoir de fermiers ruinés par une tempête de sable et la sécheresse, comme de migrants fuyant la dépression.
Dans les années trente, plus de 200’000 migrants du Midwest ont pris la route dans l’espoir d’un monde meilleur. Pour la majorité ça n’a pas été un succès. Ils ont été parqués. La Californie n’en voulait pas. Quelques-uns sont restés, d’autres se sont installés en Arizona, le reste est rentré. Rien de nouveau!
Voilà pour l’histoire. Dans les faits, elle relie Chicago à Los Angeles, Santa Monica plus précisément, sur pas loin de 4000 kilomètres. On la parcourt le plus fréquemment d’est en ouest, mais l’inverse suit la réalité du retour, en voiture comme à moto, en groupe, en famille ou seul, avec des tours-opérateurs ou à sa tête. Bref, chacun a un peu sa route.
Elle s’est imposée à moi comme devant partir de Los Angeles, à moto et sur une durée approximative. Le départ s’est fait de Venice, à quelques kilomètres de Santa Monica, tout aussi imparfaitement. Des stars y habitent. Mais par endroits les promenades du bord de mer sont glauques. Des sans-abris, des Américains, y passent la nuit. Les terrasses ferment assez tôt en semaine. Une parution locale, trouvée sur une table, déplorait les prix prohibitifs atteints dans l’immobilier, obligeant les jeunes à… un peu comme chez nous, non ? Rien de nouveau, encore !
Dans les restos, c’est parfois la musique qui racle les oreilles. Britney et Rihanna, à côté, tiennent de Mozart et Beethoven.
Los Angeles est une mégapole. 50 miles plus loin, c’est encore la ville, une ville de plus en plus pauvre où la moitié des immeubles sont inoccupés. L’autoroute a huit voies jusqu’à San Bernardino. On délaisse la 10 pour prendre la 5 qui mène au nord-est. Beaucoup de désolation, d’abandon: des maisons, des voitures, des camions, des bateaux, un peu de tout. La Californie n’est pas le rêve de tout le monde. Puis c’est Barstow après un tronçon de la route 66 historique. La localité n’est pas très spectaculaire. C’est une alignée de motels, de restaurants, de supermarchés. Et un musée de la route, forcément !
Mais ici comme ailleurs, l’argent est un moteur. Des annonces d’avocats en poursuite d’indemnités s’étendent sur plusieurs pages dans les magazines… montants qui se chiffrent en millions.
Le désert de Mojave s’étend sur plus de 400 kilomètres. La montagne est omniprésente, étendue, pelée, désertique. Mais aucune route n’y mène, qu’un chemin parfois. Et entre la montagne et soi, il n’y a rien que l’immensité.
Les trains accompagnent la route sur de longs tronçons, plutôt des convois de centaines de wagons tractés par plusieurs motrices. Dans les localités retentissent leurs claxons répétitifs.
Puis c’est l’Arizona. Les casques n’y sont plus obligatoires, les lunettes toujours. Une mini-tornade a traversé la route, soulevant des gerbes de sable. Tout a un sens, les lunettes aussi. Oatman est une cité minière, dans la montagne, dont le filon s’est tari en 1926. Clark Gable et Carole Lombard y ont passé leur nuit de noces. Aujourd’hui, encore qu’il arbore son enseigne d’hôtel, il n’y a plus de chambres. Des ânes en liberté amusent les touristes. Encore un rêve…
La roche est rouge. La végétation se densifie. Les localités se suivent, arborant leurs vieilles enseignes, leurs vieilles voitures, leurs vieilles pompes à essence, les vestiges d’une époque qui fait le bonheur des touristes. Crochet obligé par le Grand Canyon qui s’étend sur près de 460 kilomètres. Ce n’est pas grand, c’est colossal. On peut l’avoir vu en image, il manque cette sensation qui vous coupe le souffle. Une route le longe sur quelques kilomètres. Aucune vue ne ressemble à la précédente.
L’Arizona, c’est aussi la patrie des Indiens Navajos qui exposent leur art le long de la route et dans les galeries des localités. Sur la route on n’est pas souvent seuls, les rencontres se font, tout naturellement. Quelques touristes et des Américains qui ont changé leur mode de vie (dont ils ne parleront pas), et qui vivent de rien, vont chercher l’eau comme nous l’essence.