Opinion – Initiative « entreprises responsable »

Juste pour se donner bonne conscience

Isabelle Chevalley, Conseillère nationale vert’libérale | La votation sur l’initiative « entreprises responsables » s’annonce hautement émotionnelle. Les initiants simplifient le discours à l’extrême, en le résumant à des questions morales évidentes sur lesquelles tout le monde est d’accord. Un tel traitement du sujet laisse entendre qu’on pourrait régler ces problèmes bien réels avec une simple votation en Suisse. Pourtant, la réalité est plus complexe que cela. Mais est-ce que cette réalité intéresse vraiwment les ONGs qui ont lancé cette initiative ? Les initiants exigent que les entreprises établies en Suisse assurent le respect des droits humains et de l’environnement par toutes leurs relations économiques à l’étranger. Si ce n’est pas possible, les entreprises ne doivent plus travailler avec les pays concernés. Cela revient à mettre un embargo économique sur des pays déjà très pauvres. Est-ce la bonne solution pour faire progresser cette thématique importante ? Pensez-vous que ces pays ne fassent rien pour lutter contre le travail des enfants ? Je parcours l’Afrique depuis plus de 20 ans. Je développe des projets dans la protection de la faune sauvage, dans le recyclage des déchets et dans le soutien aux paysans. Cela m’a amené à faire de nombreuses visites sur le terrain. Chaque pays d’Afrique vit des réalités différentes, avec des contextes culturels différents et des crises différentes. Tout cela doit amener à des solutions différenciées. Prenons, par exemple, le travail des enfants dans les champs de coton et de cacao. En Côte d’Ivoire, un enfant de 10-12 ans qui n’a pas de certificat de naissance n’a plus le droit d’aller à l’école et il finira très probablement aux champs. Vous me direz en quoi est-ce un problème de faire un certificat de naissance ? C’est là qu’il est nécessaire de se rendre sur place pour mieux comprendre. Dans plusieurs parties du pays, certains n’ont « pas vu le goudron » depuis des années. Les parents n’ont eux-mêmes pas de certificat de naissance. Pour des personnes souvent illettrées et pas au fait de leurs droits et devoirs, faire un certificat de naissance est loin d’être simple. Faut-il pour autant les empêcher de vendre leur production ? C’est pourtant ça qui résulterait d’un oui à l’initiative. Pas la fin du travail des enfants. Mes visites de terrain m’ont montré que la très grande partie des entreprises suisses présentes dans ces pays ont de nombreux programmes d’action. Nestlé, par exemple, a une équipe qui parcourt les champs pour détecter ces enfants sans certificat de naissance et accompagner les parents dans les démarches pour pouvoir remettre les enfants à l’école. Lorsque je dis aux Africains que le permis de tracteur en Suisse peut être obtenu à 14 ans, ils me demandent tous la même chose: et ça, ce n’est pas du travail des enfants ? Que leur répondre… Lorsque j’étais jeune, un ami s’est tué à 15 ans écrasé par le tracteur qu’il conduisait. En Suisse, nous avons eu longtemps les vacances de pommes de terre en octobre pour permettre aux enfants de participer à la récolte. Aujourd’hui encore, de nombreux enfants participent aux vendanges et à différents travaux de la ferme. Le travail des enfants n’est pas quelque chose de blanc ou noir. Il faut bien sûr proscrire fermement l’esclavagisme, et les pays du sud le font déjà. Au Burkina Faso, des gens ont été condamnés pour esclavagisme, mais pas dans des entreprises, dans les travaux domestiques. L’initiative « entreprises responsables » est une mauvaise réponse à un problème réel. Elle lance des accusations sans nuance contre des entreprises suisses, qui ne méritent pas d’être ainsi clouées au pilori. Le Parlement a choisi la voie de la raison. Il a édicté un contre-projet qui entrera en vigueur dès que le peuple aura refusé l’initiative. Ce contre-projet respecte, lui, la souveraineté des pays concernés et il est ambitieux, en comparaison internationale, sur le devoir de diligence de nos entreprises. Je voterai NON à cette initiative néocolonialiste et j’ai soutenu la loi votée par le Parlement.