Le chant de l’étrave

Christiane Bonder | Le détroit
Les airs sont favorables et la navigation est un véritable plaisir. Nous sommes, bien entendu, vigilants étant donné le nombre de cargos qui font route vers l’Atlantique.
Nous croisons les premiers dauphins pour le plus grand plaisir d’Olivier. La traversée dure sept heures et, en fin de journée, nous gagnons le port chaud et coloré de Tanger.

C’est le contraste, la coupure avec l’Europe, le vrai début du voyage… La langue arabe, les djellabas, les mendiants, le kif, le thé de menthe, les odeurs étranges, les paperasses du port où plus aucune organisation n’existe. N’importe quel papier, s’il «en jette» avec ses tampons et ses signatures, vous garantit une confiance absolue. Par contre, nous devons déposer l’arme de bord, un fusil de chasse.
Le port de Tanger offre une vingtaine de places aux plaisanciers et il est gratuit, une aubaine pour notre gousset qui ne compte plus que 4 francs suisses… Nous retrouvons quelques voiliers croisés dans les ports précédents et – la chance est avec nous – Evelyne sur Marie-Thérèse qui nous commande une grande table de carré, un caillebotis et des banquettes pour le cockpit. Erik trouve du hêtre et de l’acajou dans une menuiserie de la ville et réalise l’assemblage d’un plateau de table digne d’un ébéniste. Je m’occupe des vernis, installée sur le quai, tandis qu’il découpe, assemble, colle et ponce sur le pont de Christer. La génératrice qui ronronne à longueur de journée, la sciure qui s’infiltre partout, la raboteuse au ton agaçant ne favorisent guère les échanges amicaux dans le port… Chacun se détend le jour où le travail est terminé. Les visiteurs ne pouvant séjourner plus de trois mois dans le pays, Evelyne, dont le mari est momentanément au Congo, doit quitter le port de Tanger. Nous partons avec elle sur Marie-Thérèse et traversons le détroit, de manière à obtenir quelques tampons espagnols sur ses papiers. Cette balade vers Tarifa n’est qu’un grand jeu de Légos et de Matador pour nos enfants tous deux âgés de trois ans.
Tanger, c’est aussi le marché bondé et des gosses qui, simulant une bagarre, bousculent Erik et lui volent son porte-monnaie. Ce sont les épices, les fruits secs à foison, les poules et les lapins dépouillés suspendus en grappes flasques aux montants des échoppes où tout se détaille et se marchande. Les émanations qui se dégagent de la poissonnerie nous y guident sans peine.
Le capitaine du port de Tanger est un ancien parachutiste, de mère marocaine et de père suisse. Il nous invite à passer un week-end dans sa maison de campagne. Les poneys qu’il affectionne amusent Olivier et, quand nous rentrons au bateau, nos paniers sont garnis des légumes frais de son jardin.

Vers Madère
Nous quittons Tanger le 24 avril après avoir pris connaissance de la météo qui annonce une mer agitée avec des creux de trois mètres. Une dépression atteindra le détroit dans la journée de demain. Avec un peu de chance, nous aurons parcouru assez de milles pour ne pas trop en subir l’influence. Erik va retirer le fusil de chasse empilé pêle-mêle parmi d’autres armes. La lunette est faussée…
L’Atlantique nous attend et l’ambiance à bord devient légèrement euphorique: vite, un dernier contrôle, un objet encore à caler, les habits chauds pour la nuit, les lampes à pétrole, le thermos à remplir, le tonneau de survie… Les fruits et les légumes ont été emballés dans du papier humide et stockés dans les fonds. Tôt ce matin, j’ai fait
provision d’une dizaine de galettes marocaines qui se conservent bien, entourées d’un linge. Les repas sont préparés, stérilisés dans des bocaux d’un litre. Erik a confectionné un gâteau consistant à base de dattes et de pain sec… Fermeture étanche des capots, des vannes et des dorades, mise en place de la ligne de vie, amarrage de l’annexe sur le pont. En cas de malchance, un coup de couteau suffit à la libérer, un petit mât et une voile y sont reliés. Deux jerricanes d’eau douce et le tonneau de survie sont attachés dans le cockpit, prêts à être jetés par-dessus bord.
La mise en marche du moteur noue mes tripes en un mélange d’angoisse et d’enthousiasme. L’ailleurs qui nous attire, toujours ailleurs, cette curiosité du voyage…
– On largue ?…
– On largue !…