Cinéma – « Spencer » de Pablo Larraín, 2021

Comme une perle dans la soupe

Charlyne Genoud | Inspiré de trois jours décisifs de la vie de Lady Diana Spencer, ce quasi-biopic-sans-vraiment-l’être illustre avec force l’enfermement d’une princesse.Sous le titre, les costumes et la pacotille, le film semble parler d’un universel féminin.

Fable, nom féminin : récit allégorique d’où l’on tire une moralité

Quatre ans après « Jackie », le presque biopic sur Madame
Kennedy, et au lendemain du film « Ema », qui retraçait en 2019 le parcours mouvementé d’un couple de danseurs à Valparaiso, le réalisateur Pablo Larraín revient sur le devant de nos écrans avec cette « fable inspirée de faits réels », ainsi qu’il aime à la nommer. L’histoire est ainsi basée sur celle de Lady Diana aux fêtes de Noël 1991; trois jours de célébration réglés au millimètre près, trois jours à supporter en souriant alors qu’elle sait depuis peu que le prince Charles la trompe et que l’information est connue de toutes et tous. Le temps s’étire durant ces deux heures face à l’écran relayant trois jours de souffrance intérieure que les cordes de la musique stridente fait résonner; dans la famille royale depuis pourtant dix ans, une princesse de Galles au bord de l’implosion.

Ils peuvent vous entendre

Pour cadrer son long-métrage, Pablo Larraín choisit de l’entamer par les préparatifs: des voitures très chargées en homards et en autres victuailles vont toutes dans la même direction, à savoir vers Sandrigham House, l’une des résidences de la famille royale britannique dans le Norfolk. La caméra qui suit ces caisses scellées se tourne ensuite vers ceux qui dirigent les opérations : les premiers personnages que l’on découvre sont ainsi le majordome et le chef cuisinier, véritables militaires de l’organisation royale. Si Diana apparaît tôt dans le montage alterné révélant ces
préparatifs, le reste de la famille royale semble, quant à elle, cachée derrière les lourdes parois de la cuisine sur lesquelles trônent un écriteau « Evitez de faire du bruit, ils peuvent vous entendre »

Sur les ruines de son enfance, la princesse de Galles semble tenter de digérer

Sainte Tradition

A son arrivée – tardive – dans la résidence, Diana subit la pesée traditionnelle. « Personne n’est au-dessus des traditions » lui rebat-on les oreilles comme on rabrouerait un cancre que « personne n’est au-dessus des règles ». Dans ce microcosme d’altesses au-
dessus du commun des mortels, à l’image de ce que disent le prince William et le prince Harry, parlant du haut de leurs neuf ans de leurs privilèges, le monde est en effet régi par la tradition encore plus que par les lois. Cette tradition pesante, qui ne prend par exemple pas en compte les troubles du comportement
alimentaire de la princesse de Galles dans cette première scène, est la première d’une longue suite d’instants où la sacro-sainte tradition éclipse toute possibilité de prendre en compte l’humain plutôt que le rôle désindividuant qu’ils et elles ont à jouer. Or à ce stade du film, outre Diana, les membres de la famille sont encore réduits à un « they », un « ils » qui les désignent avec distance dans la bouche de celle qui les craint autant qu’elle les fuit, et que l’image, très resserrée sur l’héroïne du film, ne nous montre
pas encore. 

Du homard aux égouts

L’essentiel du mal-être de la jeune femme s’exprime cependant la tête dans les toilettes, où elle régurgite tout ce qu’on la force à ingérer. Le film se penche dès lors sur ses problèmes de boulimie, ce trouble du comportement alimentaire qui exprime le manque par la sur-absorption. Ce manque s’illustre à merveille dans les beaux souliers du palais royal, dans ces visages froids (dés)incarnés par Jack Farthing et Stella Gonet, jouant le prince Charles et la reine Elisabeth. Inhumaine et rigide, la famille – outre les enfants, qui au contraire viennent illuminer l’écran – donne vie au manque affectif de la princesse, jouant parfaitement son rôle d’entité unique prise dans la machine à tradition monarchique à laquelle la princesse de Galles ne peut se résoudre. Sans cesse en retard, habillée de noir, ou à midi comme elle devrait l’être le soir, elle semble à chaque instant tenter de trouver le moyen de contrôler une vie trop réglementée pour être humaine. La nourriture, dernier moyen de contrôle de cette réalité, est ainsi rejetée, tout comme le collier que le prince Charles lui a offert. Ces deux axes narratifs, la nourriture et le collier de perle, se rejoignent ainsi dans une fabuleuse séquence rêvée, ou plutôt cauchemardée, durant laquelle Diana se plie avec horreur à ce qui est attendu d’elle. Des perles tombent dans la soupe, pour forcer l’indigestion comme pour souligner ce que la tradition suggère d’oppression féminine et de privilège masculin. Plus qu’un réel biopic, Pablo Larraín parle d’une femme oppressée par les règles et le rôle qu’on lui impose de jouer; une situation qui ne manque pas de résonner avec de nombreuses expériences d’une vie de femme. 

Kristen Stewart incarne Diana Spencer dans le dernier film de Pablo Larraín, présenté à la dernière Berlinale