Cinéma – « Azor » de Andrea Fontana

Soyez cupides quand les autres sont prudents

Charlyne Genoud | 1976. Le banquier privé genevois Yvan de Wiel se rend à Buenos Aires, ville subissant lourdement la dictature, afin de remplacer son associé mystérieusement disparu. De discussions en discussions, il s’agira de sauver la face et de comprendre ce qu’il est arrivé à ce dernier. 

Banque privée

Rythmant des images claires, une musique épique: un homme d’affaires, en costard devant de la végétation tropicale étire son sourire Colgate, créant un contraste avec son teint bronzé : un prologue. Bien vite avec douceur, dans le confort d’une voiture, un couple de Suisses aisés tout fraîchement arrivés dans le Vénézuela des années septante contemple l’extérieur avec détachement. Derrière la vitre qui les protège, deux soldats intimident un homme. Ce climat tendu que révèle la rue va bientôt s’affirmer dans toute sa rudesse au sein des hautes sphères de la banque privée qu’est amené à fréquenter le couple.

La tournée du chameau

Arrivés dans leur grand hôtel, ils s’exclament « on dirait le Beau-Rivage ! », ce après quoi un employé de l’hôtel leur explique que le pays en crise a besoin de grandes réformes, avant de poursuivre : « la piscine se trouve au deuxième étage ». Yvan de Wiel et sa femme sont venus de Genève suite à la disparition de l’associé d’Yvan, dont il découvre par l’entremise de ses discussions avec des clients les méthodes douteuses. Le portrait de ce grand absent, de cet étrange personnage invisible, se fait ainsi par les ouï-dire, progressant au rythme des cinq parties au sein desquelles se subdivise le film. La première, La tournée du chameau fait s’entamer cette quête d’informations, enchaînant les visites de clients ou de collaborateurs. Les liens tendus et pétris par le rapport de force sont régis par des regards qui refusent de se baisser.

Cinq chapitres

Les noms des cinq chapitres du film, expliqués à un moment ou à un autre, sont autant de mots secrets propres à ce milieu fermé, s’apparentant à une secte. La tournée du chameau, on l’apprend, est ainsi un rite de passage dans le milieu de la banque privée. Il s’agit dès lors d’éléments formant une sorte de lexique du travail, de codes secrets pour que ce petit monde se comprenne : le langage d’une élite vicieuse qui perpétue par le langage son moyen d’oppression. La relation de couple est particulièrement mise en avant puisque les deux personnages fusionnent pour ne former qu’un, à l’image de ce qu’en dit la femme lors d’une fête au sein de laquelle la Suisse est à l’honneur : « Mon mari et moi ne formons qu’une seule personne, lui ». Azor sera ainsi le dernier mot qu’elle expliquera: il veut dire « tais-toi ».

« AZOR », Fiction d’ Andrea Fontana, Suisse-France-Argentine – 2021, 100’, VOSTFR, 16/16 ans

Ce couple qui ne forme qu’une personne observe le monde dangereux qui l’entoure avec un regard acéré

Andrea Fontana

Ancien élève de l’université de Genève, de l’ECAL, de la HEAD, et d’une école de réalisation de Buenos Aires, Andrea Fontana enseigne désormais à l’école de photographie de Vevey à côté de sa carrière cinématographique. Il travaille en outre en collaboration avec de nombreux et nombreuses cinéastes suisses comme Jean-Stéphane Bron, Ingrid Wildi, David Maye ou encore Matthias Staub. C.G.

Les liens tendus et pétris par le rapport de force sont régis par des regards qui refusent de se baisser