Arizona (suite), Nouveau-Mexique, Texas, Oklahoma, Kansas

Christian Dick | Depuis l’Arizona, l’espace s’agrandit. Les montagnes reculent, la musique country avance, et c’est tant mieux. On joue volontiers Eagles et Creedence qui sont la porte à côté. La R66 disparaît par endroits, remplacée par l’interstate 40. On la retrouve le temps d’une traversée de localité. Les miles se suivent et se ressemblent dans cette immensité. La route s’allonge à perte de vue. Un dépôt d’Indiens marque souvent la sortie de l’inter-state.
Puis c’est l’arrivée au Nouveau-Mexique, terre indienne, principalement celle des Navajos. A Gallup, la communauté compte 12’000 membres, la moitié de la population. On recule d’une heure, le port du casque n’est toujours pas obligatoire. C’est qu’on est dans le pays de la responsabilité individuelle!
La route 66 est peu visible jusqu’à Santa Fe. Parfois il vaut mieux rebrousser chemin, à moins de vouloir se perdre dans l’immensité. Il arrive qu’un panneau brun indique un site à visiter, comme un cratère ou une forêt pétrifiée, une réserve ou un village d’Indiens que les visiteurs ne sont pas autorisés à visiter, un musée.
Les distances sont énormes, la chaleur étouffante. A l’arrêt on suffoque. On se couvre néanmoins pour se prévenir de brûlures. Dans les localités, les motards roulent sans casque, avec bandeaux, le reste à l’avenant, tatouages bien visibles de préférence.
Santa Fe est la capitale des Etats-Unis la plus élevée, très culturelle, et compte nombre de galeries et de musées. Ce serait, en volume dans le marché de l’art, la deuxième ville des Etats-Unis. On ne peut y construire qu’en style adobe ou brique. C’est beau, uniforme, et il semble qu’ils n’aient pas eu besoin de Franz Weber.
Souvenir des westerns de mon enfance, le Rio Grande est à un peu plus d’une heure de route au nord de Santa Fe. La cavalerie y passe difficilement, mais ça valait le détour, la baignade aussi.
La route 14, qui part de Santa Fe vers le sud pour rejoindre la 66, est une autre trahison au trajet initial. Mais c’est un beau détour. On traverse Madrid, un village coloré vivant d’artisanat. On s’y donne volontiers le genre artiste cool. Rien de nouveau là non plus. Puis c’est des prairies à perte de vue. La route se fond dans l’interstate 40, en ressort le temps d’une localité, y retourne, parfois à l’envers, mais l’envers c’est plutôt moi. En fait on entre dans cette route 66 un peu comme dans l’eau du Léman cette année, lentement. Mais quand on y est, qu’elle est bonne!
Dans cette manière de faire, de Los Angeles à Chicago, on manque forcément des tronçons. Ces longs bouts d’interstate n’offrent finalement que peu d’intérêt, à part l’ambiance et la beauté. 360 km de Texas, c’est assez long. La prairie touche l’horizon, la végétation change. On quitte le régime sec et désertique de l’ouest.
A visiter: MacLean et son musée du fil de fer barbelé (il en existe 2000 sortes); à Groom, l’immense croix entourée des personnages de la Cène en grandeur nature (c’est qu’on se rapproche de la «Bible Belt», la ceinture biblique) et Tucumcari avec ses fresques murales. Le restaurant «The Big Texan» à Amarillo, un must de la route, vous offre le steak de 72 oz (environ 2 kilos) si vous le terminez en moins d’une heure. Au cimetière des Cadillac, chacun s’exprime selon sa nature, spray à la main.
Les grandes localités sont dessinées autour d’interminables rectilignes où se succèdent les motels, les vendeurs de voitures, les restaurants, quelques vestiges. On imagine difficilement la conquête de l’Ouest autrement qu’à cheval. Il en fallait donc un musée. Amarillo a le sien, ou plutôt celui du «American Quarter Horse», un cheval concourant sur un quart de mile. Pourquoi? Contrairement aux riches et nobles cousins anglais qui disposaient d’une écurie, le colon ou cow-boy américain utilisait tout à la fois son cheval au labeur, aux sorties et aux joutes. Il ne fallait donc pas le fatiguer, d’où une distance plus courte. Ça remonte tout de même au XVIIIe siècle.
Mon cheval mécanique, la moto, se porte bien. A 55 miles à l’heure en 6e, le moteur tourne à 2000 tours par minute. Ça ne fatigue pas trop les soupapes.
Puis c’est l’Oklahoma. La route 66 y est bien indiquée. La végétation est luxuriante, les fermes propres ont l’air d’être prospères. On s’arrête devant un bar, plutôt du genre «vieille gloire», où stationnent déjà trois ou quatre gros pick-up et quelques Harley. On rentre, on commande une bière. A la deuxième la conversation s’engage. Un grand, en face, est petit-fils d’immigrés allemands et polonais venus transpirer en piochant ce pays. Lui, c’est l’administration qui le pioche et lui qui transpire sur sa déclaration pour nourrir les chômistes et les immigrés que ce fuck… de prés… laisse faire ou entrer (dixit mon inconnu). Là encore rien de bien nouveau.
En se rapprochant d’Oklahoma City, les gros 4×4 font place aux berlines. Les vieilles américaines vues tout au long de la route devant les motels, les maisons ou les stations-services et qui ne reverront jamais la route, se sont faites rare. C’est dommage, mais c’est la ville. C’est un peu comme une ferme fribourgeoise sans sa poya.
Au Kansas, la dizaine de kilomètres parcourus entre l’Oklahoma et le Missouri laisse un goût étrange. On traverse Baxter et Galena, deux localités où une partie des immeubles sont vides ou à l’abandon.
Galena est morte trois fois, me dit une habitante. Quand les mines ont fermé, quand l’interstate a détourné le trafic de la route 66 et lorsque l’âge légal de consommation d’alcool est passé de 18 à 21 ans. Je n’ai pas vraiment compris, mais des fois il faut être
d’accord. Ça vaut mieux pour tout le monde. Puis vient le Missouri, mais c’est un autre épisode.

à suivre…