« #387 » (Numéro 387 disparu en Méditerranée) : mener l’enquête

Le film est le résultat d’un long travail d’investigation

Charlyne Genoud | #387 suit les enquêtes de chercheurs ayant refusé de garder le silence face à un drame humain inégalable : le naufrage d’un bateau transportant près de mille migrants en Méditerranée le 18 avril 2015. Le film est le résultat d’un long travail d’investigation, tant de la part de la réalisatrice que des protagonistes du film.

Un numéro comme prénom

La trame du film se concentre autour d’un migrant, désigné par le numéro 387 car innommable autrement. De lui n’a en effet été retrouvé qu’une lettre d’amour et des photographies, coincées dans un sweatshirt qui a survécu à une année au fond de la mer. Le bateau qui a coulé le 18 avril 2015 a en effet été sorti des eaux une année après le drame, à la demande du gouvernement italien de Matteo Renzi. Le nombre de mort astronomique est bien connu, mais un silence reste autour de l’identité de chaque disparu en mer. Un chiffre leur est assigné, mais avec ce dernier leur humanité et leur vie est oubliée. Rappeler que ces morts ont eu une vie, des familles qui les attendaient et des souvenirs a mené l’équipe du film à se rapprocher des chercheurs qui dépouillent les restes du drame pour comprendre et retracer les vies en question.

Une équipe

Pour la réalisatrice, c’est le silence autour de ces morts qui est le point de départ du film. C’est d’ailleurs le point commun des personnages de ce documentaire : ne pas accepter ce silence. D’une part, il y a Cristina Cattaneo, médecin légiste et anthropologue, qui cherche des indices au milieu des ossements. D’autre part, on rencontre Giorgia Mirto, une chercheuse de l’Université de Bologne qui semble réparer son propre passé en tentant de rendre leur dignité aux disparus et à leurs familles. Il y a aussi l’anthropologue José Pablo et Abraham Tesfai, un réfugié d’Erythrée militant désormais en Sicile. Membre de cette petite équipe de chercheurs, il est chargé de retrouver les survivants du drame pour établir une liste des morts. La tâche n’est pas simple : en effet, on ne connaît ni le nombre exact de passagers, ni leurs noms, ni leurs lieux d’origine. Grâce à sa communauté de militants qu’il contacte par Facebook, José et lui retrouvent l’un d’entre-eux. Son témoignage filmé est douloureux ; il ne veut pas se souvenir du moment où il a dû se résoudre à se sauver sans penser aux autres. Traumatique au vu de ses larmes, le moment reste fortement gravé dans sa mémoire.

Faire le lien

Notre équipe de dévoués se définit comme l’intermédiaire entre les familles des disparus et le gouvernement italien. Ainsi, au milieu du film, le décor sicilien change pour des plaines arides: nous voilà sur la terre natale de certains des défunts. L’enquête n’en est que ravivée. Au sein de la famille de l’un des portés disparus, Pablo José interroge. L’un des membres de la famille se souvient de certains visages qu’il a vu prendre la mer. Il liste des noms, tout en questionnant ces étrangers sur ce qu’ils vont bien pouvoir faire devant la fatalité de la situation. 

« De lui n’a en effet été retrouvé qu’une lettre d’amour et des photographies, coincées dans un sweatshirt qui a survécu à une année au fond de la mer »

Une réalisatrice couteau suisse

C’est juste après le drame d’avril 2015 que la jeune journaliste Madeleine Leroyer décide de s’associer à sa consœur Cécile Debarge pour mener un travail d’investigation de longue haleine, de la Sicile au Sénégal. #387 est le résultat de cette longue enquête. Sorti quatre ans après le naufrage, le film est le premier long-métrage de cette correspondante de presse, autrice et journaliste d’investigation. Nouvellement réalisatrice, elle est l’une des dix lauréates du Chicken & Egg Accelerator Lab 2018 pour les cinéastes émergentes. C.G.