23 Octobre 2017
N°39 Du jeudi 19 octobre 2017 ● 67e année (N°3206)

Toucan 5 – Le disparu de Lutry – Un roman de Christian Dick

XI, lundi 14 juillet 2014
  • 31. Photo0247_2

feuilleton

C’est peut-être un souhait de ta cliente qu’on ne sache pas qui est aujourd’hui propriétaire de Solaire?

– Je vérifierai, dit Cordey en sortant son calepin.

– Maintenant écoute! On sait que Morrens a quitté Lutry vendredi 27 juin. Il a déjeuné avec son épouse vers 8h30 sur une terrasse près du port. Plusieurs témoins l’ont certifié. Il comptait vraisemblablement arriver à la Nautique le soir même. Soit bien avant le début des régates. La police genevoise a vérifié. Ça colle avec la réservation à l’hôtel Métropole. Ça colle aussi avec l’avis de course et l’inscription.

– Sait-on pourquoi il est déjà parti vendredi? demanda Cordey.

– En semaine, il y a moins de monde sur l’eau. Ça joue un rôle dans le Petit-Lac où l’espace est réduit. On pense qu’il aurait aussi consulté la météo.

– Mais avoue que c’est étrange. Un voilier navigue depuis son lancement, en 72, sous le nom de Lunaire. Il appartient depuis toujours à Jacques Morrens et jusqu’en 2003 navigue avec un équipage performant. Il gagne à peu près tout. Et il lui faut huit ans pour trouver un nouvel acquéreur?…

– Moins le délai pour le règlement de la succession et la restauration. Mais où veux-tu en venir?

– A ceci, Schneider. Combien de temps nous sommes-nous croisés d’une enquête à l’autre?

– Pas loin de vingt ans.

– Et en vingt ans, sur un autre plan, nous avons traversé des hauts et des bas. Notre vie s’est construite, modifiée. On s’est un peu connus. On a causé, bu des verres.

– Eh oui!

– Et là, en trente ans, trois amis issus des grandes familles genevoises, pleins aux as, qui se rencontrent régulièrement sur l’eau d’un voilier noble à l’autre, qui appartiennent au cercle très fermé de la haute et qui se voient certainement d’une affaire à l’autre, d’un restaurant chic à l’autre, si ce n’est à la Nautique dont ils sont tous membres, tout à coup ils ne savent plus ce que devient ou fait l’autre?…

– Cordey, Tu sais bien que l’un est devenu autiste.

– Précisément! Il en reste tout de même deux: Bordier et Pictet. Lanz n’est pas devenu fou tout de suite. Morrens n’a pas disparu tout de suite. L’histoire ne s’est pas arrêtée tout de suite. Elle a dû leur crever les yeux. Et puis, ce fabuleux voilier, n’importe qui de Bordier ou de Pictet aurait dû ou pu l’acquérir, non?

– Tu as probablement raison.

– Bien sûr que j’ai raison! s’exclama Cordey. Bordier figure même dans Internet comme équipier de Lunaire. Y a qu’à voir le site de la Nautique au rayon du Bol d’Or. Ces régates de la Semaine de la Voile durent au maximum deux heures, tout compris. Après on s’attarde au buffet ou pour un dernier verre. En bref on n’est pas rentrés avant minuit. On ne va pas me faire croire que les deux amants se comportaient comme des étrangers. Ou plus vraisemblablement que nos deux survivants ignoraient leurs rapports.

– Oui, sans doute. On y voit des fois mieux avec le recul. A ta place, je retournerais voir Mme Morerod au sujet du voilier, je rencontrerais la veuve et aborderais le thème d’une disposition quelconque concernant le voilier et je me présenterais à ce Bordier qui pourrait t’aider. Le moment est venu. Selon mes sources, la veuve n’a pas refait sa vie. Peut-être t’ouvrira-t-elle sa porte? A part ça, j’ai demandé et reçu copie du rapport de la gendarmerie genevoise, des plongeurs et du juge qui a bouclé l’enquête. A l’époque, le GRES, le groupe de recherche électro-subaquatique n’existait pas, mais l’idée était dans l’air. Les plongeurs genevois ont balancé des sonars, ceux qu’on aurait utilisés si un avion avait manqué Cointrin pour atterrir dans le lac, tu vois le genre? Leur brigade canine a ratissé les berges du lac. Les enquêteurs ont analysé l’épave. On n’a strictement rien trouvé. Mais tout a été noté, consigné. C’est du sacrément bon travail!

– Et du côté de Lutry?

– Tout concorde : la météo, le départ en solitaire, l’annonce à la Nautique, le rendez-vous du lundi avec l’équipage, la veuve qui s’inquiète, les pêcheurs qui repèrent l’épave. D’après les experts, le Toucan est d’un maniement simple et jouit d’une bonne stabilité. Ce n’est pas un bateau qui chavire à la première vague. Voici les rapports météo. Pas brillants. Tu verras, calme à Lutry, fortes rafales de bise dans le Petit-lac.

– Le personnage? questionna encore Cordey.

– Tout est consigné: la demeure, la situation financière, les amis, la navigation. J’ai ajouté copie des pages mortuaires d’une chronique locale. Ça n’a pas été difficile de trouver. Il y a même une page entière d’un hebdomadaire local avec photos des obsèques. Tous y étaient… sauf une personne.

– Madame Morerod?

– Précisément! Mais à l’époque on ignorait ce «détail».

– Bordier pourra peut-être me renseigner sur leur relation. Peut-être sait-il encore autre chose?

– Si je peux me permettre un conseil, conseilla Schneider, fais-toi annoncer. Ça donnera du poids et une raison à ta visite. Et fais-toi aussi accompagner de ton ami navigateur. Il connaît la voile, amènera le sujet et corrigera si c’est nécessaire. Et tu sais comme moi qu’à deux, on conduit mieux un entretien.

– On dirait bien que tu me prends pour un vieux retraité!

– Ce que tu es devenu. Mais je sais que tu auras fait juste, fit-il en souriant de ce sourire franc et jovial.

XII, mardi 15 juillet 2014

Comme l’avait suggéré Schneider, Cordey avait appelé Marie-Jasmine Morerod. Elle avait paru sincèrement désolée de n’avoir rien dit de Solaire. Pour racheter son omission, elle lui promit une entrevue chez Bordier, qu’elle obtint, ce même samedi, pour mardi en fin de matinée.

Cordey se rappela ce qu’il avait dit à Schneider: tous ces amis de régate que Mme Morerod n’avait pas revus et qui, sur un simple appel, vous recevaient presque aussitôt. Ces trente années, de 1972 à 2002, à bord du Toucan Lunaire avaient dû souder des liens à la forge, et le fer semblait ne pas avoir totalement refroidi. Cordey n’avait pas eu de peine à convaincre Parisod. Amanda était aussi du voyage.

Bordier habitait donc Vésenaz. Le trio fut reçu et introduit dans le jardin d’une villa cossue, sur une magnifique terrasse qui dominait le lac. Bordier était un petit homme rond, au visage sympathique et souriant, aux manières affables. Cordey apprécia son hospitalité naturelle, Parisod s’était muni d’une de ses bouteilles et Amanda goûta au charme de l’endroit. A quelques milliers de francs le mètre carré, on pouvait.

Bordier leur proposa un chasselas genevois. Du bon, assura-t-il.

– Voilà, fit enfin Bordier quand il eut fait le service et qu’ils eurent trinqué, en quoi puis-je vous être utile?

A SUIVRE…

 

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