Sensibilisation mondiale en cours

Stève Ravussin est un personnage bien connu des milieux véliques. Son palmarès parle pour lui. Il remporte en solitaire la Route du Rhum en 1998, termine deuxième en double à la Transat Jacques-Vabre en 1999 et la gagne en 2001 et en 2007. Il est en tête de la Route du Rhum en 2002 lorsqu’il chavire à deux jours de l’arrivée. En tout, ce seront 25 Transats courues. En 2010, le trimaran sur lequel il concourt avec un équipage de 10 personnes bat le record du tour du monde sans escale et sans assistance, le fameux trophée Jules Verne.
Aujourd’hui, c’est à bord d’un Mod 70 que le skipper suisse nous emmène à travers le monde, d’un continent de déchets à l’autre, appelé vortex, sur une bête de régate transformée pour la circonstance en bateau-laboratoire. D’une longueur de 21,20 mètres pour une largeur de 16,80 mètres, le trimaran peut atteindre une vitesse impressionnante de 43 nœuds. Mais le but est clairement d’être au service d’une cause essentielle pour l’avenir de l’humanité, la préservation de l’eau.
L’idée et la philosophie de la fondation Race for Water (R4W par la suite) est que le sport et la voile contribuent au développement durable et peuvent déclencher une véritable passion dépassant les frontières nationales. Quel meilleur moyen en effet que la voile pour aborder la problématique de la pollution de l’eau?
Le progrès a ceci d’extraordinaire, c’est qu’il permet à différentes personnes de communiquer à des milliers de kilomètres de distance. Ce qu’il y a d’effrayant en revanche, c’est la masse de déchets qu’il génère. A croire que l’homme soit la seule espèce sur cette planète à produire plus de pollution que sa propre capacité d’absorption!
En Occident, un consommateur moyen utilise près de cent kilos de plastique par an. C’est plus que son propre poids.
Les deux extrêmes se rejoignent donc ici. Stève Ravussin répond au soussigné, au milieu de l’océan et à quelques milliers de kilomètres. Race For Water donne aussi, évidemment, son objectif et la raison d’être de cette expédition.
Christian Dick – Comment est venue l’idée ou le projet de recenser les plastiques plutôt que les déchets d’huile, les containers ou toute autre forme de pollution?
Stève Ravussin – Les gens mettent beaucoup d’énergie quand il y a un cargo qui s’échoue ou une plateforme qui se vide! Mais la terre absorbe en quelques années les huiles ou hydrocarbure… tandis que le plastique met plusieurs dizaines ou centaines d’années à se détruire… en moins de 40 ans nous avons jonché nos sols et nos mers de ces détritus.
CD – Comment et par quel procédé Race for Water a-t-il pu localiser ou recenser les zones de déchets?
R4W – Déversés dans les mers, les déchets plastiques flottent et se déplacent au gré des courants marins. Les plastiques, qui se dégradent lentement dans l’eau, peuvent voyager durant des années en haute mer avant de se conglomérer dans des zones nommées vortex ou gyre de déchets, zones de pollution diffuse. Ces immenses tourbillons d’eau résultent de la circulation océanique qui, par un lent mouvement rotatif, crée des zones relativement calmes au sein desquelles s’accumulent les déchets. On en dénombre aujourd’hui 5 sur le globe: en Atlantique Nord et Sud, dans le Pacifique Nord et Sud ainsi que dans le Sud de l’Océan Indien. Aujourd’hui, il n’existe pas de moyen technique permettant de cartographier ces zones avec précision. Leur détection est en effet complexe, car la pollution plastique, se dégradant en paillettes par procédé chimique, peut être quasi invisible à l’œil nu et non identifiable par des photos aériennes. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas de «continents» de plastique, sur lesquels il est possible de marcher, mais bien de «soupe» de plastique. Pour les localiser, nous nous sommes donc basés, entre autres, sur une estimation de la localisation de la pollution faite par l’UNESCO (Intergovermental Oceanic Commission, Global Drifter Program and other scientific research in this field). L’idée pour la R4WO étant donc de se rendre dans ces 5 zones principales pour constater ce qui s’y passe réellement.
Ces déchets flottants proviennent d’une part des actions humaines réalisées en mer (trafic maritime, pêche, aquaculture, exploitation des plateformes pétrolières), et d’autre part, des actions humaines réalisées sur les continents (activités domestiques, agricoles et industrielles). On estime que 80% des déchets plastiques des océans proviennent des activités humaines terrestres et 20% découlent des activités humaines maritimes.
CD – Peut-on dire ou écrire que Marco Simeoni est un homme fidèle dans ses choix ou ses amitiés?
SR – Comme j’ai pu le voir dans son ex-entreprise Veltigroup, Marco est très apprécié par son personnel et son personnel lui est resté très fidèle.
CD – Avez-vous un ou deux souvenirs personnels liés à ce projet et cette expédition en mer?
SR – Quand on voit une plage idyllique et qu’elle est bourrée de macros et micros plastiques au milieu de l’Atlantique, c’est là où l’on se dit que l’être humain est vraiment égoïste et ne valorise pas la chance d’être sur notre belle terre.
CD – Comment se déroulent vos journées à bord ou votre implication avec les scientifiques?
SR – Pour ma part, je cartographie avec un drone les emplacements où les scientifiques font des relevés en mer. Nous faisons des prises de plancton pour analyser le plastique, et j’amène Raceforwater à bon port… nous faisons des quarts de 3 heures 2 fois 3 personnes.
CD – C’est un projet magnifique qui se réalise pour vous et pour l’équipe. Y a-t-il déjà une continuation ou une suite? Vous lancerez-vous dans d’autres projets pour la sauvegarde de l’air, des sols ou des eaux?
SR – Pour ma part je vais continuer à expliquer le problème, mais je pense qu’il est important que les politiques travaillent sur ce sujet désastreux! Car la mer est le prochain réservoir d’eau pour l’être humain.
CD – A défaut, aurez-vous des projets de régates lémaniques ou en mer, seul ou en équipe?
SR – J’ai toujours des projets dans la tête! donc il faut attendre un peu pour qu’ils se réalisent.
CD – Lorsque vous serez arrivé au bout de vos 300 jours de navigation, quelles seront les mesures concrètes et quelle sera la suite de l’opération et/ou la vôtre?
SR – Je laisse répondre pour la fondation… mais pour ma part je vais continuer à travers divers projets et conférences à expliquer le problème de la pollution plastique en mer.
R4W – L’objectif est de travailler à trouver des solutions viables pour le futur de nos océans. L’idée est en effet de se baser sur les différents résultats obtenus grâce à l’Odyssey, qui constitue en effet la phase I d’un grand projet, en effectuant un état des lieux global de la pollution plastique dans les océans. Par la suite, nous souhaitons donc lancer de nouvelles missions en 2016, afin de commencer à expérimenter et à développer des solutions pour récolter / viabiliser / upcycler les déchets plastiques dans les océans. A cet effet, la Fondation Race for Water a récemment reçu le navire Planet Solar, plus grand catamaran solaire du monde, et premier bateau à avoir effectué le tour du monde à l’énergie solaire, qu’elle souhaite mettre à profit pour cette mission.
A la suite de cette correspondance et en cherchant un peu parmi les informations données, on donne comme nombre d’objets perdus ou volontairement abandonnés le nombre colossal de 11 milliards par jour. Ça représente environ huit millions de tonnes d’ordures déversées chaque année dans les océans. Ces zones s’étendent sur des étendues comparables à plusieurs fois la superficie des Etats-Unis. C’est en 1997 que l’océanographe et navigateur Charles J. Moore a découvert la zone d’ordures dans le Nord du Pacifique. D’autres vortex, on l’a vu, existent et seront découverts sur d’autres océans et dans la mer Méditerranée.
Ces déchets translucides et souvent microscopiques n’apparaissent pas sur les photographies prises du ciel. Ils ne sont visibles que du pont des bateaux. En outre, la biodégradation s’avère de plus en plus difficile. Cette pollution est fortement nocive en milieu marin. Les plastiques difficilement digérables s’accumulent dans l’estomac des animaux marins. Un million d’oiseaux et cent mille mammifères marins meurent chaque année de l’ingestion de plastiques, sans parler des poissons. En tout, 260 espèces sont contaminées ou piégées par des objets plastiques selon un rapport du programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE).
Deux mois se sont écoulés depuis le départ de R4W, le 15 mars à 15h à Bordeaux. Ce que nous pouvons relever ne tient pas seulement à l’enthousiasme des passagers du trimaran et des partenaires, de ceux qui, de près ou de loin, collaborent au projet, mais aussi à notre attitude ici. 80% des déchets plastiques proviennent des activités humaines terrestres. C’est nous, vous, moi, tous consommateurs, qui polluons à l’autre bout de la planète par ignorance, inconscience ou indifférence.
Une sensibilisation mondiale est en cours, à laquelle participent activement les acteurs cités. On doit saluer ce genre d’initiative. Ami lecteur, ce n’est pas un «bon vent» que je vous adresse aujourd’hui, mais une demande d’attention à ne pas balancer dans l’eau et dans le vent nos déchets.
Allez, bon vent tout de même et à bientôt sur le lac.
Voici un lien utile:
www.raceforwater.com.

Christian Dick