23 Octobre 2017
N°39 Du jeudi 19 octobre 2017 ● 67e année (N°3206)

Lavaux: d’une vendange à l’autre

Vendanges 1977 / 2017
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Société

Un immense bonheur que ces vendanges qui nous sortent du traintrain quotidien et nous incitent à la fête d’un vrai et bon travail à la mode Dalcroze. Il y a quarante ans, je faisais les vendanges chez Potterat à Cully. J’en étais revenu avec une chanson «Vendanges 77» qui fut nominée au concours «Chantons la Vigne», présidé par Jean Villard Gilles. («J’ai voté pour vous» me souffla-t-il à l’entracte.) Et voilà que je me retrouve ce 2 octobre 2017 dans le pressoir d’Olivier Paley, à Chexbres, à chanter la même chanson qui n’a pas pris une ride.

Sous la presse au son du piano,

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Le cliquetis de la palanche

Rythme la nuit qui se fait blanche.

La palanche bat la mesure comme un géant métronome que poussent deux solides gaillards. Et la fête advient: les ouvriers polonais se prennent par l’épaule et tanguent sur le banc comme un voilier de Moratel. Un convive m’emprunte la guitare, et ça «dylane» soudain «slavamment» comme on sait le faire à l’est. Les Vaudois, plus à l’ouest, ripostent en entonnant le lioba! Nostalgie de la Fête des vignerons… mais en plus «ronds!» Nous sommes en plein «Paley-Oh»!

Emmenée élégamment par Jean-François, arrive la fanfare de Puidoux qui attaque joliment comme dans une chanson de Gilles. Bobo, le prestigieux tromboniste vaudois aujourd’hui décédé, guigne par la porte entrebâillée du paradis! Les cuivres sonnent comme le klaxon du car de la Poste, poste appelée hélas à disparaître à Puidoux! Nicole, la patronne, esquisse un pas de danse. Elle met à l’aise tout ce petit monde comme la célèbre Gilberte de Courgenay, mascotte des pioupious mobilisés de la guerre de quatorze!

Olivier dédie la pressée à son petit-fils Cyril qui vient de naître et à Robert, un ouvrier fidèle depuis de nombreuses années. Pour le jeune Arthur, l’autre petit-fils, tout est aventure dans ce caveau bondé de bonnes gens. Il grimpe sur les chaises, les bancs, les tonneaux, se fout parterre, se relève aussitôt et poursuit sa vie de bon gamin intrépide. Il est, pour nous tous, un petit bonheur qui marche. «On croit le saisir, il s’enfuit!»

Olivier orchestre tout cela à la «Morisod et ses coups de cœur» en invitant à la parole, au chant, à la musique, relevant un bon gag et surtout en versant généreusement à boire. Bien qu’ayant un pied dans le plâtre qui le fait drôlement souffrir, il prend son pied de voir cette riante tablée et dirige cependant la manœuvre de ces vendanges en vrai capitaine de la mare et du marc des canards des «copains d’abord!»

Tout à coup, au cœur de la fête par un natel allumé, crépitent les saugrenues informations: «Attentat meurtrier en plein festival de musique à Las Vegas!» Il y a quarante ans, c’était le règne des brigades rouges qui ensanglantaient l’actualité plombant la belle ambiance de ma chanson. Un brantard revanchard inventa même «le supplice de l’échalas». Mais le poète et le vigneron, maintenant associés dans la fraternité par les mots et le vin réunis, résistent à l’absurde de ce monde en regardant le petit Cyril qui s’est mis à sourire en une invincible et «bourvilienne» tendresse!

Pierre Dominique Scheder
Chronicœur de Chexbres

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