La petite histoire des mots

Locataire

Georges Pop | Le sort de l’initiative dite « pour des loyers abordables » sera décidé par les citoyens suisses ce dimanche 9 février. Selon ses partisans, le texte vise à alléger les charges des locataires, dans un pays où seulement 37,5 % des ménages sont propriétaires de leur logement. Même si ce taux est en constante augmentation depuis 1970, il est loin de la moyenne européenne qui frise les 70 %. Le mot « locataire » nous vient tout simplement du verbe latin « locare » qui voulait dire « louer » mais aussi « marier », lorsqu’il s’agissait d’une fille. Les Romains disaient en effet « filiam locare un matrimonio alicui » dans le sens « donner une fille en mariage à un homme ». Autre curiosité: toujours en latin, un « locatarius » n’était pas un locataire au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais un individu qui s’offrait en location, le plus souvent un homme à gage, ou un mercenaire. Pourtant, le principe de location existait bel et bien à Rome dont la grande majorité des habitants vivaient dans des immeubles d’habitations – les « insulae » – qui étaient divisées en appartements locatifs. Ce n’est que vers la fin du XVe siècle, après avoir transité par le provençal « locadier », que notre «locataire» prit le sens que nous lui connaissons de nos jours dans la langue française: « celui ou celle qui occupe une maison, ou une partie de maison, à loyer »; le mot « loyer » étant issu, quant à lui, du latin « locarium » qui peut être traduit par « le prix du gîte ». Notons encore que dans la langue de Molière, « locataire » est un mot épicène, autrement dit un terme désignant un être animé et qui n’est pas marqué du point de vue du sexe ou du genre social. Il peut dès lors être employé au masculin ou au féminin sans aucune variation de forme. C’est le cas, par exemple, outre « locataire », de mots tels que « acrobate », « concierge », « artiste » ou encore « journaliste » etc., qui sont à la fois féminins et masculins. En Allemand, nous dirions qu’ils sont « neutres ». Pour en revenir à notre actualité, notons que les querelles entre propriétaires et locataires constituent, depuis des siècles, une opposition structurante des représentations du monde social. Les locataires ont de longue date tenté de s’organiser face aux abus, réels ou supposés, de leurs bailleurs. En Suisse, sur l’initiative d’une association genevoise de défense des locataires, le premier congrès national des locataires s’est réuni le 31 janvier 1915, à Bienne. Vingt-cinq délégués d’associations de locataires décidèrent ce jour-là de créer la Ligue suisse des locataires. Ce fut la première étape vers la création de l’Association suisse des locataires (ASLOCA), qui dit compter aujourd’hui près de 90’000 membres en Suisse romande et plus de 220’000 sur l’ensemble du pays. Pour conclure sur une note souriante, prenons encore connaissance de cette citation anonyme dont un locataire, vivant dans un appartement mal insonorisé, pourrait bien être l’auteur : « Lors d’une dispute conjugale, la seule personne qui écoute attentivement la version des deux époux, c’est le locataire de l’appartement contigu ».